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Le colonialisme nouveau

intro

Si nous parvenons à échapper au TAFTA (et au CETA), ne nous réjouissons pas trop vite…

L’article qui suit devrait vous en persuader.

Le mot « extraction » qui apparaît souvent dans le texte comme traduction du mot anglais « extraction » peut dans notre langue sembler excessif. Il nous semble par contre tout à fait propre à décrire les faits présentés.

À signaler à ce sujet l’excellent ouvrage de Nicolas Sersiron, président du CADTM (Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers-Monde) « Dette et extractivisme », éditions Utopia, http://cadtm.org/Dette-et-extractivisme. Voir l’annexe.

 

Titre original : The New Colonialism: Greece and Ukraine

 

Une nouvelle forme de colonialisme à l’œuvre en Grèce et en Ukraine

 

En Grèce et en Ukraine, on assiste à la mise en place d’un nouveau mode d’extraction de la richesse d’un pays, un mode plus direct…

 

Par Jack Rasmus

7 septembre 2016 « Information Clearing House », « telesur »

 

Une nouvelle forme de colonialisme est en train d’émerger en Europe. Pas le colonialisme imposé, comme au XIXème siècle, par une conquête militaire suivie d’une occupation. Ce n’est pas non plus la forme bien plus efficace de colonialisme économique qui a été inaugurée par les US après 1945 : faire payer les frais de la gestion civile et de l’occupation militaire d’un pays par des élites locales complices ; celles-ci peuvent prendre leur part dans les richesses extraites du territoire dont la gestion leur a été déléguée par les colonisateurs.

 

Au XXIème siècle, le nouveau colonialisme, c’est un transfert direct d’actifs financiers. Cette extraction de la richesse de la colonie se fait par l’implantation sur le terrain d’agents qui sont chargés de gérer directement le business, ce business qui va donner lieu à des transferts de produits financiers. Cette nouvelle forme de colonialisme alliant gestion directe doublée et transfert de fonds est actuellement en cours d’installation en Grèce et en Ukraine.

 

En Grèce, derrière l’écran de la dernière crise de la dette, on trouve, bien réels, les banquiers européens et leurs institutions – la Commission Européenne, la BCE, le FMI et le Mécanisme Européen de Stabilité – qui vont bientôt assurer directement le pilotage de l’économie, comme il a été institué par le « mémorandum d’entente » (Memorandum of Understanding abrégé par la suite en MoU) signé le 14 août dernier entre la Grèce et la troïka. Le MoU prévoit une gestion directe dans différents domaines. C’est encore plus direct en Ukraine. Des banquiers « fantômes » américains et européens ont été installés en décembre dernier par l’UE et les US dans les fonctions de ministre des finances et de l’économie. Depuis, ils ont géré au jour le jour l’économie ukrainienne.

 

Ce nouveau colonialisme, en fait un transfert des biens financiers, prend dans la pratique différentes formes : ce peut être un transfert de richesses sous la forme de paiements d’intérêt pour une dette en croissance continue, d’actifs de l’État vendus à prix bradés directement aux investisseurs et banquiers du colonisateur ; ce peut être également une prise en main de facto du système bancaire et des avoirs du pays colonisé, ce qui permet de transférer de la richesse aux actionnaires des banques et aux investisseurs privés du pays colonisateur.

 

Le cas de la Grèce

 

Le récent accord sur la dette, le troisième, signé le 14 août dernier entre la Grèce et la troïka des institutions économiques européennes rajoute 98 milliards de dollars à la dette grecque, qui dépasse alors 400 milliards de dollars. L’essentiel des 98 milliards de dollars est consacré au paiement de la dette et à la recapitalisation des banques grecques. La richesse est extraite d’un surcroît d’activité des Grecs, ou d’une réduction des dépenses, ou encore d’une augmentation des taxes : ces actions créent un surplus primaire[1] qui permet de consacrer des fonds au remboursement de la dette et au paiement des intérêts.

 

Les Grecs ne vont pas fabriquer et vendre à bas prix aux Allemands des objets qu’ils pourront réexporter avec profit, comme c’était le cas dans le capitalisme du XIXème siècle. Les multinationales ne vont pas non plus relocaliser des activités en Grèce pour profiter de salaires plus bas et de coûts plus faibles de manière à réexporter avec profit dans le reste du monde, c’était là le vieux capitalisme US du XXème siècle. Non, les Grecs vont travailler plus et gagner moins pour générer des gains pour la troïka, sous forme de paiement de leur dette en croissance continue. La Troïka, ce sont les intermédiaires, les gestionnaires de la dette, les représentants légaux des banquiers et investisseurs au nom desquels ils collectent les paiements de la dette. Ce sont des instances supranationales qui assurent l’extraction et l’écoulement de l’argent.

 

Le MoU entre Grèce et Troïka définit dans le détail la gestion directe de ce qui sera extrait du pays, ainsi que la procédure qui sera suivie pour ce faire. Le MoU commence par établir de manière explicite qu’aucune loi, ou autre action même mineure, ne pourra être prise sans une approbation préalable de la Troïka. Cette Troïka a un droit de veto sur toute mesure politique que pourrait prendre le gouvernement grec, ainsi que sur toute décision prise à quelque niveau que ce soit dans les domaines de l’exécutif ou du législatif.

 

De plus, la Grèce n’aura plus de politique fiscale. C’est la Troïka qui définira le budget en supervisant son élaboration. Le MoU en appelle à une restructuration totale en Grèce des taxes et des postes de dépense qui vont apparaître dans le nouveau budget. La Grèce va définir son budget, mais seulement si ce budget est celui que la Troïka veut voir adopté. Les représentants de la Troïka vont faire ce qu’il faut pour assurer que la Grèce adhère aux conceptions de la Troïka pour ce qui est du budget. Chaque administration grecque, chaque commission de Parlement grec sera dotée d’un « commissaire de la Troïka » qui quasi journellement sera derrière leurs épaules pour les surveiller.

 

Le MoU stipule également que la troïka peut adjoindre des « consultants indépendants » aux conseils d’administration des banques grecques. Beaucoup des membres âgés de ces conseils seront remerciés. En d’autres termes, ce seront des agents de la Troïka qui désormais gèreront au jour le jour les banques grecques. Les succursales des banques grecques, dans le pays et à l’étranger, seront « privatisées », c’est à dire seront livrées aux autres banques européennes. Les banques grecques n’auront plus de grecques que le nom. Elles deviendront des appendices, des succursales des banques de l’Europe du Nord qui agissent dissimulées derrière le voile jeté par la Troïka, alors que les banquiers grecs seront sous surveillance. Les dizaines de milliards de dollars alloués à la Grèce pour la recapitalisation de ses banques seront placés au Luxembourg, et non en Grèce. La Grèce n’a désormais plus de politique monétaire, c’est la Troîka qui la définit.

 

La Banque Mondiale va réformer le système grec de protection sociale et bâtir un nouveau système de sécurité sociale. Au ministère du Travail, un personnel recruté à cet effet procèdera, après approbation par la Troïka, à la « rationalisation du système éducatif », ce qui en clair signifie licenciement de professeurs et coupe dans les coûts. Le nouveau ministre du Travail, adoubé par la Troïka, va mettre en œuvre les propositions faites par des « consultants indépendants » consultés par la Troïka pour une limitation des « actions dans l’industrie » (c’est-à-dire les grèves) ou encore sur le rôle des conventions collectives ; ce ministre va également, sur les recommandations de ces « consultants », instituer de nouvelles règles pour les congédiements collectifs (c’est-à-dire des licenciements de masse). Les pensions seront réduites, l’âge de la retraite sera reculé, les cotisations sociales seront augmentées, la gouvernance locale sera rendue plus efficace (concernant les licenciements et les coupes budgétaires), et les dispositions légales seront revues dans leur totalité.

 

Les 50 milliards de dollars résultant de la privatisation des réserves monétaires du gouvernement grec resteront en Grèce, mais ils seront, selon le MoU, gérés « sous la supervision des institutions européennes compétentes ». La Troïka décidera de ce qui devra être privatisé, et à quel prix (bradé) ; ces biens seront vendus à ses investisseurs préférés. Dans le même temps, les privatisations en cours ou à envisager seront accélérées.

 

Le cas de l’Ukraine

 

Pour l’Ukraine, ce n’est que lorsque, en décembre 2014, les banquiers US et européens ont été installés dans les ministères des finances et de l’économie que sont arrivés les prêts qui avaient été promis au pays. En janvier, les US et l’UE ont rajouté une rallonge de 4 milliards, suivis dans la foulée par le FMI pour une quarantaine de milliards de dollars supplémentaires. C’est ainsi que la dette qui était de 12 milliards en 2007 a atteint 100 milliards en 2015. Ce nouveau montant signifie une augmentation massive de la richesse extraite du pays par le biais du paiement des intérêts sur ces 100 milliards.

 

Un autre mode de transfert est mis en route par une accélération des privatisations. Pas moins de 342 entreprises nationales ont été proposées au rachat en 2015, des centrales électriques, des mines, 13 ensembles portuaires, et même des fermes agricoles. Ces ventes vont très certainement se faire à prix bradés au bénéfice des « amis » US et européens des ministres – US et européens. De la même manière, les nouveaux ministres approuveront la mise en vente de compagnies ukrainiennes privées. Une sur cinq de ces entreprises est virtuellement en faillite et incapable de refinancer leurs 10 milliards de dettes pourries. Beaucoup d’entre elles vont sombrer, mais les plus intéressantes seront récupérées par des banquiers US et UE à peine voilés et par les multinationales. Ce que l’on peut voir en Grèce et en Ukraine est la mise en œuvre d’une nouvelle méthode, plus directe, d’extraction de la richesse d’une nation : cette richesse est transférée sous forme d’actifs financiers. Jadis, lors du renflouement des dettes d’un pays, le FMI et les autres institutions prêteuses définissaient les conditions que devraient remplir ce pays, auquel était laissé le soin de la mise en œuvre. Maintenant c’est fini, les réformes sont menées directement par les prêteurs qui sont ainsi assurés que la colonie ne barguigne pas et ne cherche pas à différer le transfert des actifs financiers qui résulte d’une dette en croissance constante.

Traduction artisanale de jcb. Toute remarque est la bienvenue à jcbrenot46@gmail.com.

 rasmus

L’auteur, Dr Jack Rasmus enseigne l’économie et la politique au St Mary’s College en Californie. Pour plus d’informations, voir son blog http://www.kyklosproductions.com/.

Cet article a été initialement publié par teleSUR à l’adresse

www.telesurtv.net/english/opinion/The-New-Colonialism-Greece-and-Ukraine-20150829-0012.html&#8221.

TeleSUR est une chaîne de télévision généraliste vénézuélienne à vocation pan-latino-américaine.

 ICH

L’article a été repris par ICH (Information Clearing House) à l’adresse www.informationclearinghouse.info/article42782.htm

 

 

Annexe : quatrième de couverture de « Dette et extractivisme » :

L’extractivisme, ce pillage des ressources naturelles de la planète par la force, a donné à l’Europe puis aux États-Unis les moyens de dominer le monde. Depuis la disparition des colonies, la dette illégitime, nouvelle violence imposée aux pays dits « en développement », a permis d’assurer la continuité du pillage. Cette dette a amplifié le système extractiviste, initialement appliqué aux produits fossiles et agricoles, en l’étendant aux ressources financières du Sud puis aujourd’hui du Nord. Elle impose le remboursement par les populations de dettes dont elles ne sont pas responsables mais victimes. Dette et extractivisme sont intimement liés. Facteurs d’injustice, de corruption, de violences sociales et environnementales, ils sont également à l’origine du dérèglement climatique.

 

Des alternatives pour créer une société post-extractiviste, soucieuse du climat et des peuples existent. L’audit et l’annulation des dettes illégitimes, la réduction des inégalités, la fin du pillage extractiviste, sont quelques-uns des combats citoyens essentiels proposés dans ce livre.

 

[1] Excédent budgétaire de l’État hors paiement de la dette

2 comments to Le colonialisme nouveau

  • Garcia Vicente

    Très intéressant l’article sur la Grèce et sur l’Ukraine; par rapport à TELESUR il faut faire attention, c’est l’instrument de propagande de l’ancien président Chavez du Venezuela et de l’actuel Maduro, ils sont loin d’être objectifs. (Même si parfois ils peuvent avoir raison…)

  • Article au top : simple et précis !