Jeremy RIFKIN : « La fin du travail » (AG du 22/05/2014)


Résumé de l’ouvrage de Jeremy RIFKIN

(Édition La Découverte /Poche 2006)

présenté par Marc-Henri Janne

au cours l’A.G. LDH Ariège du 22/05/2014.

La Déclaration Universelle des Droits de l’Homme affirme, en son article 23 que « Toute personne a droit au travail, au libre choix de son travail, à des conditions équitables et satisfaisantes de travail et à la protection contre le chômage ».

Prenons acte de la centralité du travail dans nos sociétés : il est le principal, sinon le seul support d’intégration, et même la matrice de base de l’existence sociale. C’est de celui-ci que découlent d’autres droits énoncés dans la Déclaration : droit à la sécurité sociale, aux repos et aux loisirs.

Il me semble que toute l’argumentation de J. Rifkin montre que ce « droit au travail », tel qu’il est précisément décrit dans la Déclaration se trouve compromis, voire inapplicable, dans le fonctionnement actuel de l’économie capitaliste financiarisée. Dans ce cadre, la « fin du travail » est la chronique d’une catastrophe annoncée : c’est de la dynamite socio-politique.

La thèse centrale de Rifkin est que le travail productif, auquel nos sociétés sont accoutumées, va tomber en désuétude, se trouver périmé, en raison de l’évolution technologique.

(Dans sa préface à ce livre, Michel Rocard juge ce diagnostic « effrayant » et « déconcertant », tout en ne trouvant chez son auteur « aucune affirmation franchement inexacte »).

Rifkin explique le « remplacement des êtres humains par des machines » par « d’irrésistibles considérations de pure rentabilité » (dénommées« dégraissage », « restructuration des activités », « ajustements », etc.). Pour ce qui concerne les USA, il estime que plus de deux millions d’emplois sont, chaque année, détruits par les entreprises. L’Europe est également touchée par  la multiplication des personnes sans emploi ou sous-employées. Sans compter un recours croissant à la sous-traitance, au travail à temps partiel, aux heures supplémentaires. Car il s’agit de pouvoir répondre instantanément aux fluctuations du marché.

De plus, dans la majorité de nos pays industriels, le travail de près de 75 % de la main d’œuvre  consiste en « gestes répétitifs » dont des « outillages automatiques » et des « robots liés à des ordinateurs » pourraient « aisément s’acquitter ». Et Rifkin de prévoir que, « dans les années à venir » (1° édition 1997), aux USA, près de 90 millions d’emplois pourraient disparaître, sur une population active totale de 124 millions.

Il cite le Prix Nobel d’Economie  W. Leontief qui envisage, lui aussi, la diminution du rôle dévolu aux êtres humains dans la production, « de la même manière que celui des chevaux dans la production agricole (…) finalement éliminés par l’introduction des tracteurs ».

Il relève aussi une déclaration faite au journal de Wall Street, en 1993, par la Direction de Lincoln Electric (puissante firme de fabrication de moteurs industriels) :

« Nous avons tendance à privilégier l’investissement par rapport à l’embauche ».

À tout cela vient s’ajouter la vogue du « reingineering », soit la « reconfiguration » d’une entreprise par l’informatique et l’automatisation. Certains secteurs, plus vulnérables, passeront plus vite à la trappe. La Fédération Internationale des Organisations de Travailleurs de la Métallurgie, dans un rapport de 1989, s’inquiète de ce que 2% de l’actuelle main d’œuvre devrait, dans la métallurgie, et d’ici 2019, « suffire à produire la totalité des marchandises nécessaires à la demande totale ».

Ces perspectives alarmantes sont encore appuyées par de nombreuses études et chiffres, émanant notamment du MIT (Massachusetts Institute of Technology). Tout en établissant ces tendances qu’il qualifie d’ « historiques », Rifkin s’attache à démolir quelques dogmes de l’orthodoxie économique néo-libérale. Ainsi, il est faux de croire que les progrès technologiques vont tout résoudre par un enchaînement vertueux de causalités.

On connaît bien le discours selon lequel la technologie, « dynamisant la productivité », fait baisser les coûts de production, augmente l’offre de marchandises bon marché, stimule ainsi la compétitivité et le pouvoir d’achat, élargit donc les marchés et, par là même, génère quantité d’emplois supplémentaires. Rifkin n’hésite pas ici à prendre appui sur un raisonnement de K. Marx suivant lequel les producteurs veulent sans cesse réduire le coût du travail et maîtriser toujours mieux les moyens de production en remplaçant les travailleurs par des équipements.

Selon Marx, une immense « armée de réserve » de travailleurs sans emploi, immédiatement disponible, est ainsi créée et pèse inévitablement sur les salaires et les conditions de travail.

De plus, Rifkin estime justifiée la contradiction vue par Marx entre croissance et austérité. Car il faut une masse de consommateurs solvables pour éponger l’augmentation de la productivité. Il ne suffit pas de produire, il faut des acheteurs. Et la solution ne peut être de se tourner vers les marchés étrangers : ceux-ci sont soit pauvres, soit soumis aux mêmes contraintes.

Pour faire face à tous ces écueils, Rifkin préconise un partage du travail, une réduction des horaires de travail pour maintenir de l’emploi. Car on ne peut plus compter sur le secteur public, en déclin, pour embaucher. Tandis que le recours au crédit et à l’endettement mène à des impasses.

Rifkin ironise sur une autre « solution » souvent présentée  : pour sauver son emploi, il faut « se recycler sans cesse ». Ce serait nier les inégalités scolaires et culturelles. Il serait suggéré à une masse de chômeurs de bien vouloir se recycler pour devenir, par exemple, experts-comptables, fiscalistes, juristes ou ingénieurs en informatique !

D’autre part Rifkin conteste un autre dogme moderne, celui du « paradis technologique ». Il y voit « une nouvelle divinité laïque », « un nouvel Évangile du Salut par la technologie » qui, « sous le règne de l’ingénieur », nous mènera de la démocratie à la technocratie.

Chez cet auteur, on a compris à quel point l’accélération de l’automatisation pose plus de problèmes qu’elle n’en résout. En synthèse, il voit le travailleur passer du statut de « force de travail exploitée » à celui d’ « exclu ». Et ce sont les plus faibles, les moins qualifiés, qui ouvriront la voie.

Rifkin souligne l’échec du syndicalisme américain qui a renoncé à tout contrôle sur l’évolution technologique ainsi qu’à toute revendication de participation aux gains de productivité. Car les syndicats se sont laissé enfermer dans les thématiques de « reconversions ouvrières », c’est-à-dire dans le cadre des mesures de « requalification professionnelle ».

Le « déclin mondial du travail » marque notre avenir. Nous allons vers un « monde sans paysans ». Aux USA, de 1850 à 2000, la proportion de travailleurs agricoles dans la population active est passée de 60 % à 2,7 % ! Les rendements doivent être continuellement augmentés, sous l’emprise de la grande industrie agro-alimentaire. Tandis que les métiers de l’agriculture et de l’élevage sont envahis et dominés par la chimie, les sciences de la vie, le génétiquement modifié, les hormones, l’informatisation, les robots, etc, toutes les formes de vie sont désormais commercialement « brevetables ».

Dans un sous-chapitre intitulé « les cols bleus au vestiaire », Rifkin évoque, prenant l’exemple du secteur automobile, les travailleurs remplacés par des robots, ces derniers se trouvant, amortis, remboursés en à peine plus d’un an. Les travailleurs non licenciés seront destinés à exécuter de « pures tâches de surveillance » de machines, organisées « à la japonaise », très stressantes.

Enfin, le sous-chapitre suivant, intitulé « Le dernier travailleur du tertiaire », nous montre les faux espoirs placés dans le « secteur des services » souvent présenté comme un « immense » gisement d’emplois permettant de « compenser » les pertes d’emplois dans l’industrie. Rifkin prédit la « fin des guichets ». Les illustrations sont nombreuses : télétravail, bureaux virtuels, banques murales, phone banking , PC banking, centrales téléphoniques informatisées, délocalisées et tout ce qui se gère de plus en plus sur le Net (commandes , achats, réservations, etc.). Ainsi, le consommateur lui-même crée de la valeur pour les entreprises : il collabore à la suppression de différents types d’emploi et organise lui-même sa soumission au marketing et à la publicité. Il est amené à « coproduire » ce qu’il achète.

Ce mouvement de fond n’est pas près de s’arrêter. Si l’on en croit le PDG d’Intel Corporation (firme américaine, premier producteur mondial de semi-conducteurs, matériel de base de l’électronique), « la puissance informatique double actuellement tous les 18 mois.

Le « prix du progrès » est, selon Rifkin, extrêmement lourd.

Les plus faibles seront « broyés ». L’auteur critique les affirmations du Gouvernement fédéral US prétendant « créer de l’emploi » : il ne s’agit, le plus souvent, que d’emplois à temps partiel ou sous-payés.

La cause en est que tous les travailleurs sont désormais mis en concurrence avec l’automatisation et, simultanément, avec l’énorme « réservoir mondial de main d’œuvre » Dans de telles conditions, l’auteur prévoit le « déclin des classes moyennes » et un « requiem pour la classe ouvrière ». Cela au profit d’un « nouvelle classe cosmopolite » de « hauts dirigeants ». ( aux USA, en 1979, le salaire d’un Directeur général d’entreprise représentait 29 fois celui d’un ouvrier de fabrication moyen. Dès 1988, ce rapport devient 93 fois !).

Une montée générale des inégalités (les nombreux exemples cités par Rifkin sont impressionnants)  crée un monde « dangereux » au sein duquel se développeront inévitablement différentes formes de violences et de délinquances. L’industrie de la « sécurité » promet de devenir l’une des branches les plus prospères de l’économie.

Pour pouvoir échapper à ces redoutables conséquences, Rifkin considère qu’il faudra partager les « gains de productivité » avec les travailleurs, en réduisant le nombre d’heures de travail et en augmentant régulièrement les salaires et rémunérations.

Enfin, dans son dernier chapitre intitulé « L’aube de l’ère post-marchande », Rifkin appelle de ses vœux le développement du « tiers secteur », de la vie associative, du bénévolat et de toutes les « activités solidaires ». Un tel développement doit recevoir le plein appui de l’Etat. Mais il faudra prendre garde à la tentation politique de défausser l’Etat de ses responsabilités sur le monde associatif : Bush et Reagan portaient aux nues les engagements solidaires des citoyens pour mieux pouvoir délégitimer le rôle du secteur public et démanteler les programmes sociaux.

Il est intéressant de noter que ce penseur américain prend une position de principe en faveur de l’ « allocation universelle » (« revenu annuel garanti »), envisagée comme une réponse logique à la cassure du lien traditionnel entre revenu et travail. Cependant, il nous rappelle que c’est Milton Friedman qui a lancé ce thème de réflexion sous la forme d’un « impôt négatif sur le revenu ». Cet économiste néo-conservateur trouvait les « labyrinthes » des programmes sociaux trop onéreux et, tout en voulant « préserver l’incitation à travailler » prétendait éviter la création d’une « classe permanente d’assistés ».

Dans une post-face à la réédition de son livre en 2006 (première publication en 1997), Rifkin déplore qu’il n’y ait pas de prise de conscience politique, ni de débat public, à propos des causes réelles du chômage montant, alors même que ses prévisions pessimistes sont en train de se vérifier.

Il ne croit guère au lien entre croissance et emploi. Il revient sur la nécessité de promouvoir le tiers secteur en recommandant la mise en place de « monnaies sociales » et autres « banques de temps » (échanges de contributions de même valeur ; par exemple une heure de leçon de piano contre une heure de bricolage).

Commentaires

Rifkin peut être considéré comme un représentant marquant de la gauche américaine, auteur de prospectives aussi courageuses que bien documentées. C’est un essayiste passionnant.

Toutefois, bien des lecteurs européens ne manqueront pas de voir un contraste entre la force et l’intensité de la pensée critique de Rifkin d’une part et, d’autre part, la faiblesse, la fadeur même dans la formulation et la défense des solutions et remèdes qu’il propose. Sur le plan politique, cet auteur, par ailleurs si perspicace, semble ignorer la nécessité et les moyens de toute lutte sociale à la mesure des enjeux. Il est évasif sur les rapports de forces qu’il faudrait construire.

Son état d’esprit semble celui d’un  conservateur très éclairé, dans la mesure où il se montre soucieux avant tout du maintien de la « cohésion sociale ». Conseiller du Prince, Rifkin a une vocation de Cassandre, parcourant le monde pour avertir les hauts dirigeants économiques et politiques des dangers et des risques de notre époque. Cela fait de longues années qu’il arpente les salles de conférences de la Maison Blanche et du Congrès US, des Tables Rondes des grandes industries et de la finance internationale, et autres Forums de Davos. Il est un Conseiller attitré de la Commission Européenne, du Parlement Européen ainsi que des instances et personnalités officielles les plus variées. Il a personnellement conseillé Zapatero, Prodi, Merkel et bien d’autres.

Compte tenu de tels rôles, peut-on vraiment s’étonner que Rifkin veuille rester « persona grata » dans tous ces cercles de pouvoirs économiques, gouvernementaux et médiatiques, milieux dont il a bien compris les limites, codes et normes ?

Mon appréciation intuitive, puisqu’elle porte sur de supposées motivations, est peut-être injuste.

Toujours est-il que j’ai été assez étonné de trouver, dans le dernier paragraphe de la postface 2006 réactualisant sa pensée, une prédiction pour le moins discutable : « Dans l’ère de l’information, l’État jouera probablement un rôle beaucoup plus réduit dans la régulation de l’économie et un rôle beaucoup plus grand dans son rapport au tiers secteur. Conjointement, ces deux forces sociales inscrites dans le territoire peuvent exercer une forte pression sur les entreprises et arracher une partie des bénéfices de la nouvelle économie aux circuits électromagnétiques du cyberespace pour les rapatrier sur le terrain concret des communautés humaines ».

Un esprit aussi aiguisé que celui de Rifkin peut-il vraiment croire qu’un recul supplémentaire des pouvoirs publics dans une régulation déjà si insuffisante de l’économie puisse aider les détenteurs du pouvoir économique et financier à accepter les changements nécessaires ?

En conclusion, la pensée de Rifkin n’échappe pas aux ambiguïtés et contradictions qui marquent aujourd’hui plus que jamais le débat politique.

Marc-Henri Janne

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